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Terroriste où es-tu ? : Partout et nulle part !
Le docteur Jean-Jacques Konadje analyse les nouveaux modes d'action du terrorisme
Par Jean-Jacques Konadje le 31/07/2016
La lutte contre le terrorisme s’assimile-t-elle aujourd’hui à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin ? Voilà une question à laquelle nous sommes tentés de nous poser, à la lecture des récents attentats terroristes qui ont été perpétrés en France et en Allemagne. Si aujourd’hui, tous les pays sont engagés dans cette guerre asymétrique, force est de constater que malgré les moyens colossaux déployés par la Communauté internationale, le terrorisme continue de faire son chemin. Le dénominateur commun de la difficulté qui se dresse sur le chemin de la lutte contre cette nébuleuse, c’est que l’humanité a déclaré la guerre à un ennemi commun, invisible, qui a la particularité d’être à la fois partout et nulle part.

Plus qu’idéologique, cette guerre n’a ni frontière et n’obéit à aucune règle du droit des conflits armés. Pis, elle est protéiforme, mutante et transnationale. Cela complexifie d’ailleurs et davantage les missions des services de renseignement, de justice et des forces de défense et de sécurité qui mettent tout en œuvre, pour venir à bout de ce phénomène. Dans tous les pays qui ont été le théâtre d’attentats terroristes, la première préoccupation de l’opinion publique, c’est de chercher à savoir si les services compétents en la matière ont eu à poser antérieurement des actes qui auraient pu permettre d’éviter l’inévitable.

La vérité, c’est qu’au-delà des compétences de ces services, c’est plutôt les mutations que connaissent la pratique terroriste, les modes opératoires qui en découlent, ainsi que les objectifs qui sont visés qui doivent être mises en exergue et faire l’objet d’une étude approfondie. Lorsqu’on jette un regard rétrospectif sur l’histoire du terrorisme en tant que donnée politique, on se rend compte qu’avec l’émergence du djihadisme, de nouveaux facteurs devraient être pris en compte dans la lutte contre le fanatisme.
Du terrorisme individuel au terrorisme familial

Oussama Ben Laden représente les anciens mode d'action du terrorisme
Le 11 septembre 2001, en commettant les attentats terroristes aux Etats Unis, le groupe Al Qaïda avait voulu donner une dimension théâtrale et spectaculaire à la mort de milliers de personnes sur le territoire américain. Il ressort des enquêtes que cette opération s’était préparée sur une longue période et avait mobilisé de conséquents moyens humains, financiers et logistiques. Pour apporter la riposte contre cette attaque, tous les pays se sont mis en état d’alerte, en prenant des mesures sécuritaires qui soient à la hauteur de la gravité de la situation. Malgré tous ces dispositifs, les groupes terroristes ont su s’adapter au contexte sécuritaire mondial en innovant dans leurs pratiques. Et à l’analyse des différents attentats qui ont été commis dans certains pays européens et africains, nous pouvons affirmer sans ambages qu’on assiste à un nouveau paradigme dans la pratique terroriste. Il s’agit en effet, d’un terrorisme en mode électron libre, qui fait appel à une organisation, voire une structuration plus souple. Concrètement, cela se traduit par la mobilisation et l’activation à distance par les organisations terroristes, d’un individu ou d’un groupe de personnes (cellule familiale), pour perpétrer des actes attaques dans leurs milieux ambiants.

En 2008, de sa cellule de prison de Damas, l’hispano-syrien Mustafa Nasar alias Abou Moussab al-Souri, ancien directeur de communication de Ben Laden a fait l’apologie du terrorisme individuel, en publiant un manifeste de 1200 pages. Selon les propos de ce propagandiste, «l’ère des actions terroristes de grande ampleur, minutieusement orchestrées par une escouade de militants est terminée. Le terroriste nouvelle vague doit tout décider et exécuter seul. Pour y parvenir, la dissimulation est évidemment conseillée et théorisée ». Partant de ce fait, le terroriste individuel apparaît comme une personne qui n’est affiliée à aucun groupe de terroriste organisé et qui s’auto-radicalise à travers internet.

Désormais, les candidats au djihad sont de plus en plus jeunes et coordonnent leurs opérations, à titre personnel ou en groupe très restreint. Ces dernières années, le terrorisme individuel ou familial s’est illustré en France, à la suite de plusieurs attentats. En 2012, Mohamed Mérah, jeune franco-algérien de 24 ans dont les actes terroristes avaient occasionné la mort de 7 personnes dans les villes de Toulouse et de Montauban avait été qualifié de loup solitaire, par les autorités françaises en raison de son profil. En effet, même s’il s’était rendu dans plusieurs pays comme l’Afghanistan pour y subir des entraînements, il n’était officiellement affilié à aucune des organisations terroristes. L’on retrouve également ce profil chez l’auteur de l’attentat de Nice, qui le 14 juillet dernier, a occasionné la mort de 84 personnes.

Désormais, les candidats au djihad sont de plus en plus jeunes et coordonnent leurs opérations, à titre personnel ou en groupe très restreint
Jean-Jacques Konadje


Les attentats de janvier 2015 région parisienne ont montré à bien des égards, qu’au-delà du terrorisme individuel, on assiste à l’émergence d’un terrorisme familial. D’une part, les frères chérif et Saïd Kouachi, initialement connus des services de renseignements français et américains avaient minutieusement préparé leur opération en famille, avant d’attaquer le siège du journal satirique Charlie Hebdo. D’autre part, Amedy Coulibaly, aidé de sa compagne Hayat Boumediene est parvenu à perpétrer l’attentat supermarché hyper-cacher. Ce qu’il faut retenir, c’est que qu’il soit individuel ou familial, le terrorisme en mode électron libre complique la lutte contre ce fléau.
La « taqiyya » ou stratégie de la dissimulation
La difficulté dans la lutte contre le terrorisme vient aussi du fait que les candidats au djihadisme adoptent davantage des postures, leur permettant d’échapper aux filets des différents services. Cela s’inscrit dans une stratégie de dissimulation, inspirée des techniques de la taqiyya dont l’objectif est de brouiller les pistes et surtout d’endormir les soupçons. Il faut noter qu’en islam, la taqiyya désigne une pratique qui consiste à dissimuler sa foi sous la contrainte, afin d’éviter tout préjudice et réaction hostile d’un milieu défavorable. Ce sens aigu de la dissimulation est une technique qui est de plus en plus utilisé par les candidats au djihad dans le cadre de leur projet d’attentat. Ce qu’il convient d’appeler désormais le terrorisme de la ruse donne du fil à retordre aux différents services de renseignement. Comment peut-on savoir qu’un individu, qui en apparence n’est musulman que de nom, consomme publiquement l’alcool et le porc et abonné aux maisons close puisse perpétrer un acte terroriste d’envergure ?

Ce qu’il convient d’appeler désormais le terrorisme de la ruse donne du fil à retordre aux différents services de renseignement
Jean-Jacques Konadje

Parce qu’ils appliquaient scrupuleusement la taqiyya, les différentes écoutes des téléphones portables des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly par les services de renseignement n’ont pu donner les résultats escomptés. Alors que ceux-ci préparaient les attentats, leurs conversations téléphoniques et même leurs comportements ne laissaient pas entrevoir le projet macabre qu’ils envisageaient. D’ailleurs, leurs téléphones portables contenaient des images à caractère pornographiques. Les enquêtes sur le profil de Mohamed Laouaiej Boulhel, auteur du massacre de Nice révèlent qu’il était un obsédé sexuel. A en croire le journal Le parisien : « les noms de ses nombreuses conquêtes féminines, mais aussi masculines, ont été identifiés dans son téléphone portable. La plupart d’entre elles ont été auditionnées, et notamment un homme de 73, présenté comme le principal amant de celui que Daech a décrit comme un de ses soldats ».

De ce qui précède, la Taqiyya apparaît pour le candidat au djihad comme le fait de créer un décalage entre le projet d’attentat mûri dans l’esprit et le comportement que l’on laisse entrevoir afin de brouiller les pistes. Ainsi, comme le soutient les théoriciens du djihad, un bon terroriste doit se caractériser par son habileté à se fondre dans la société. Il ressemble à un citoyen ordinaire habillé comme tout le monde. Au lieu d’apparaître radical en religion, il peut se couper ou se raser la barbe à un niveau acceptable dans la société où il vit .
Vers un terrorisme de proximité
Pendant longtemps, seules les grandes villes et/ou les sites hautement stratégiques ont été les cibles des groupes terroristes. Mais, l’attentat dans la petite localité de Saint-Etienne-du Rouvray et de Nice en France ainsi que ceux d’Ansbach, Würzburg, Reutlingen et Munich en Allemagne montrent que le terrorisme s’exporte aujourd’hui en rase campagne. Dès lors, on assiste à l’émergence de ce qu’il convient d’appeler désormais, le terrorisme de proximité. En effet, alors que toutes les dispositions sécuritaires sont plus concentrées dans les grandes agglomérations, les actes terroristes visent aujourd’hui des zones qui ne font pas forcément l’objet d’une attention particulière.

L’analyse du film de ces différents attentats montrent qu’il s’agit d’actes djihadistes singuliers, isolés et peu structurés. Le terrorisme de proximité mobilise peu de moyens logistiques et est exécuté par des acteurs locaux qui agissent dans un environnement dont ils ont la parfaite maîtrise. Bien souvent, les cibles de ces actes ignobles sont connues par les terroristes. Par exemple, en juin 2015, Yassin Salhi avait décapité son patron sur son lieu de travail, dans une mise en scène djihadiste. Au mois de juin dernier, Larossi Abballa avait exécuté un policier et son épouse qui vivaient près de chez et qu’il connaissait bien. Un acte ignoble qui sera très vite revendiqué par l’Etat islamique auquel le terroriste avait prêté allégeance.

Le terrorisme de proximité mobilise peu de moyens logistiques et est exécuté par des acteurs locaux qui agissent dans un environnement dont ils ont la parfaite maîtrise
Jean-Jacques Konadje

Avec cette nouvelle forme de terrorisme, on comprend aisément que désormais les terroristes n’ont pas besoin d’effectuer des centaines, voire des milliers de kilomètres pour poser des actes. Par exemple, le djihadiste qui passe à l’acte le midi, peut-être un voisin à qui nous avons adressé la parole le matin. Cette forme de djihadisme à portée de main et davantage promue par l’Organisation de l’Etat islamique se révèle être un casse-tête pour les services anti-terroristes, en ce sens qu’elle échappe à toutes stratégies mises en place pour lutter contre le terrorisme. Contrairement au terrorisme international qui demande plus de moyens et nécessite des équipes extérieures, le terrorisme de proximité permet, sans grand moyen, à des personnes de frapper en tout lieu et en toute heure. Il est totalement imprévisible.
Conclusion
Au stade de cette analyse, il faut retenir que la menace djihadiste est plus qu’une réalité. Aucun pays n’est d’ailleurs épargné par cette guerre déclarée. Lorsqu’on sait qu’avec un ordinateur portable et disposant d’une connexion internet un individu vivant dans un petit village de la Dordogne peut s’auto-radicaliser très radicalement et passer à l’acte avec des moyens logistiques rudimentaires, voire artisanaux, ce n’est pas exagéré de dire que les terroristes pourraient être partout. Ainsi, à l’heure où les mutations observées dans la pratique djihadiste complexifient la lutte contre ce phénomène, il est plus qu’urgent pour les services compétents en la matière de mettre l’accent sur la prévention via la sensibilisation et le renseignement humain. Mission à la fois délicate et exaltante, c’est l’une des conditions pour limiter les dégâts de ce phénomène qui apparaît désormais comme un fait de société.


Article initialement publié sur http://politikafrique.info/
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